"Lichtenstein", comme on dit Nike ou Rolex

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"Lichtenstein", comme on dit Nike ou Rolex

christine
"Lichtenstein", comme on dit Nike ou Rolex
Jusqu'au 27 mai, la Tate Modern présentait à Londres la rétrospective de l'œuvre de Roy Lichtenstein (1923-1997), qui s'était tenue auparavant à Chicago et à Washington : un long parcours en 176 œuvres, où ne faisait défaut aucune
des peintures les plus connues, qui ont été reproduites à l'infini et sont devenues des emblèmes du pop art au même titre et avec autant de raison que les sérigraphies d'Andy Warhol. L'exposition vient au Centre Pompidou.
Surprise : la version parisienne ne ressemble que de loin à la londonienne. Pour partie, ce sont les mêmes œuvres évidemment, mais ce n'est plus tout à fait le même artiste. Il est devenu plus complexe, plus acide et plus théoricien aussi. Dessiné sous un autre angle, son portrait a changé.
Il y a à ce changement des raisonsmatérielles. Quand il a été décidé d'accueillir l'exposition au dernier étage du centre, il l'a aussi été de ne pas lui accorder l'espace le plus vaste. Celui-ci est consacré pour l'été à la rétrospective du peintre Simon Hantaï, dont on peut douter cependant que l'œuvre soit aussi intéressante et importante que celle de Lichtenstein. Ayant moins de place, Camille Morineau, la commissaire de cette version parisienne, a dû réduire la sélection à 129 pièces. Elle a aussi choisi de la modifier : presque absentes à Londres, sculptures et gravures – et jusqu'à des couvertures d'hebdomadaires – ont été réintroduites.
La proportion entre les différentes pratiques s'en trouve modifiée. Conséquence immédiate : Lichtenstein n'apparaît plus comme l'auteur de quelques chefs-d'œuvre picturaux exemplaires, mais comme un esprit logique qui applique les principes du monde moderne à l'activité artistique et impose un style et une marque à son nom, conformément au modèle de diffusion qui vaut pour les autres secteurs d'activité à l'âge de la production et de la consommation de masse. Il faut donc dire Lichtenstein comme on dit Nike ou Rolex ? La thèse est violente – et très convaincante.
Elle est soutenue par un accrochage qui ignore les demi-mesures. L'espace attribué à l'exposition étant bien plus long que large, l'architecture accentue cette particularité en le divisant en deux galeries séparées et reliées à la fois par un corridor ouvert où les sculptures polychromes sont alignées impeccablement sur leurs socles comme des mannequins dans une vitrine de grand magasin. Le sol et les murs sont en partie bleus, d'un bleu d'une intensité cruelle, effet augmenté par la dureté d'une lumière blanche, qui éclaire impitoyablement les œuvres, elles-mêmes d'une exécution impitoyablement régulière et méthodique. Tout est net, propre, dur. "Je veux que mon tableau ait l'air d'avoir été programmé. Je veux cacher la trace de ma main." Ces principes ont été énoncés par Lichtenstein en 1967. Il les a ensuite appliqués jusqu'à la fin et jusqu'à leurs extrémités les plus troublantes.